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samedi, 14 juillet 2007
La vie en rose

Juillet.
Le ciel en bleu, un beau bleu. Et le soleil ardent qui éclabousse le trottoir de l'attente. Le temps est long. Le bus finit d'arriver. Il est bondé. J'hésite. Le suivant ralentit le long du boulevard écrasé de chaleur. C'est la cohue. Lasse, je cède et m'engouffre vers la multitude. Le gros diesel poussif s'ébranle. Mouvement confus, bousculades suffocantes de fin de journée. Sans ménagement, une marée d'anonymes, impatiente, pantelante, suintante, me happe, m'agrippe, me roule et m'engloutit dans les méandres de chair moite et fatiguée. Equilibre instable, incongrue proximité. Cheveux collés aux fronts fiévreux de l'ennui, les visages blêmes ondulent et s'entrechoquent dans des embrassades de tête-à-tête forcé. Parfums fanés, chemises et robes froissées... Dans les coudes à coudes de couvée crispée, la masse incommodée soupire, paupières baissées en attendant son heure. Remugles, haleine fétide, aisselle humide, la nausée abonde dans le vivant cimetière convoyant les corps des mortels qui tanguent au son du roulis jusqu'au prochain arrêt. Haut-le-cœur !
"La porte s'il vous plaît !". Trêve passagère.
Autre quartier, nouvelle brusquerie déferlante, forçant la montée au mépris des rouspétances passives. Sans ménagement, la houle me propulse vers le fond du monstre urbain. J'écume et j'inspire...
Ballottée, je dérive.
J'échoue contre sa poitrine. Je respire.
Beauté, fière allure, propreté immaculée. Cheveux bouclés, teint pur, peau de satin, éclat cuivré. Et le musc et la pomme, mêlés en arôme tiède au long du buste puissant. C'est bien lui. Je le reconnaîtrais entre mille. Grand calme, beau fixe. Fol abîme. Rencontre inespérée...
Mon cœur s'emballe, la tête me tourne. Voilà des mois que j'attends ce moment. L'ayant souvent cherché dans la masse inconnue, je le croise pour la troisième fois de ma vie. J'ignore tout de lui, jusqu'à son nom. Pourtant, je le retrouve avec la même émotion. Et la vie a choisi ce moment pour nous réunir à nouveau sur la même ligne, à la même heure, une autre saison. Tout en lui m'attire et me bouleverse. Il est homme, diaboliquement homme. Seuls dans l'empire des ondes, nous sommes pressés l'un contre l'autre. Voluptueuse étreinte improvisée. A chaque arrêt, je ricoche contre lui dans les secousses exquises de freinage. Frottement des corps. Vertige. Délicate, sa main droite frôle ma taille qui ondule sous la caresse innocente. Attouchement timide m'arrachant un frisson d'ivresse. Mouvement imperceptible du bassin. Ardeur des sens, les yeux fermés. Son souffle doux glisse sur ma nuque penchée, apprivoisée, abandonnée. Je n'aurais qu'à tourner un peu la tête... Je chavire.
Embrasse-moi, embrasse-moi donc !
Ton amour m'enivre plus que le vin,
Plus que la senteur de ton huile parfumée.
Tu es séduisant comme un parfum raffiné,
Il n'est pas étonnant que toutes les filles soient amoureuses de toi !
Prends-moi par la main, entraîne-moi et courons.
Tu es mon roi,
Conduis -moi dans ta chambre,
Rends-nous follement heureux tous les deux ;
Célébrons ton amour plus enivrant que le vin.....
Toute l'eau des océans ne suffirait pas à éteindre le feu qui monte lentement en moi, me consume dans des transports d'extase.
Paris défile, Paris est beau. Longtemps, longtemps...
Grisée dans le tourbillon de l'oubli, je troque mon arrêt pour son terminus.
Déjà le bus ralentit.
Le quai approche, il se dégage doucement. Ultime jouissance, atroce douleur. Les joues empourprées tièdes de son empreinte, je reste étourdie, esseulée. La porte s'ouvre, il descend sans hâte, comme pour me laisser le temps de le rejoindre. Renoncer ? Regretter ? Trouver la force. In extremis attitude. Je plonge dans le flot des sortants.
L'être aimé s'engage lentement sur le trottoir, traverse la chaussée, gagne la berge. Sautillante, furtive je slalome entre les voitures pour voler à sa suite. Filature sans soupçon.
En remballant sa marchandise, un bouquiniste sifflote un air d'antan étrangement adapté à la circonstance :
La place Rouge était vide, devant moi marchait....
D'un pas léger, l'amant descend l'escalier vers le quai, ralentit son pas, puis s'arrête, remonte sa manche, jette un coup d'œil à sa montre et se retourne. Haletante, j'atterris derrière ce saule penché, le dos collé contre le gros tronc rassurant pour reprendre mon souffle et mon courage.
Mon amour reprend sa marche, un peu plus soutenue, sans prêter attention aux flâneurs, qui, eux, remarquent mon manège. Et, l'idée furtive et insolente, m'effleure que tout cela est absurde et grotesque. Il ne m'a pas vue. L'ombre portée de sa silhouette, se projette au loin sur l'eau, une ombre trouble, sombre vert.
Il presse le pas, ralentit, semble arriver.
Là-bas, accoudé contre le parapet, un homme sourit largement à sa vue, ouvre grand les bras pour une accolade chaleureuse.
Une embrassade... empressée, passionnée...
Main dans la main, ils s'en vont lentement sur la berge. Une petite pluie fine commence à tomber.
Un autre bus stoppe là-haut.
Où est le métro ?
© Texte et illustration : Miriam Naïli
15:45 Publié dans Désir | Lien permanent | Commentaires (14) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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Commentaires
Ton texte est un délice. ça me rappelle les petites chroniques ( petites en nombre de mots) que "le monde du Dimanche" publiait dans les années soixante dix, avant que "le monde" ne devienne ce qu'il est aujourd'hui.
Une fois il y avait un texte ou quelqu'un decrivait l'amour qu'il vouait à sa partenaire de tous les jours, avec une description d'une sensualité sans pareille. C'est la dernière phrase qu'il révèle qu'il s'agit de sa machine à ecrire..
Ecrit par : samaka | mercredi, 14 septembre 2005
Merci Samaka, votre commentaire me touche énormément, d'autant que ce texte m'est cher...
Ecrit par : mimidup | samedi, 17 septembre 2005
Une femme se laisse engloutir par un amour
Un homme se laisse engloutir par une lecture
Ecrit par : patronyx | jeudi, 22 septembre 2005
Un homme, une femme
Et l'amour des mots
C'est merveilleux...
Joli commentaire. Merci !
Ecrit par : mimidup | jeudi, 22 septembre 2005
tu vois comme dans un endroit où l'on se sent bien je reviens... très belle et improbable rencontre que tu nous contes là dommage que cet homme là préfère ses pairs ;-) bonne fin de soirée Miriam, merci pr ce dépaysement en bus, à mille lieux de notre quotidien de parisien lol
Ecrit par : maylis | dimanche, 26 mars 2006
au fait je me suis permise de mettre ton blog en lien si tu n'y vois pas d'inconvénient afin d'apporter un petit vent de fraicheur à mes blogs chouchous ;-) bises a toi Miriam
Ecrit par : maylis | lundi, 27 mars 2006
Comme toujours déroutants tes textes.
Ecrit par : Kipik | lundi, 27 mars 2006
Dommage!!!!!!!!!!!!!
Ecrit par : Dite | mardi, 28 mars 2006
A Dite, Maylis, Kipik, complices !
Mes plus belles pensées et un grand sourire...
Ecrit par : Miriam | mercredi, 29 mars 2006
je suis toute émue quand je te lis....et toujours ces mots délicieux! C'est vraiment superbe.
encore merci.
(toujours dans mes favoris, mais j'ai décidé que j'allais te mettre dans mes blogtrotteurs moi aussi !! si tu es ok bien sur)
Ecrit par : coco | jeudi, 30 mars 2006
Votre texte et un délice...je m'y suis cru...
On le vit et on le respire...Ce pourrait être "un bus nommé désir"...
Vers à soi
Ecrit par : vers à soi | samedi, 01 avril 2006
Dommage qu'il ne l'ait emporté avec lui dans un bois pour souffler encore et encore contre sa peau, triste fin mais qui aurait été aussi triste si sa main eût été prise par une femme.
Elle, intrépide, me rappelle mes jeunes années, où, pour un regard, une sensation, j'aurais été au delà même du terminus...
Merci pour nous faire participes de ton talent.
Ecrit par : l'olive | mercredi, 18 juillet 2007
Un récit plein de vie et de bonheur avant une chute inopinnée et pourtant pas si étonnante. J'aimerai avoir le courage de cette femme, le courage de suivre un inconnu simplement parce que mon ventre a fait des siennes...
Ecrit par : Miss Alfie | jeudi, 19 juillet 2007
quelle histoire ! quelle passion ! et quelle belle écriture... Patience...le monde est grand
Ecrit par : Dom | dimanche, 28 octobre 2007




