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dimanche, 24 février 2008

Tristan et Isa Pleutre

 

J'ai aimé cet homme passionnément. Je l'aime encore. C'est ma douleur, mon triste sort. Les sentiments ne se commandent pas, on les subit, c'est la vie. Avec Tristan nous avons partagé des moments inoubliables d'exquise complicité. Nous étions, lui et moi, forts comme deux petits soldats, prêts à affronter tous les dangers, seuls face au monde. Avec lui, j'étais en sécurité, il me protégeait et moi, je l'admirais. Nous étions unis pour la vie. Enfin, c'est ce que je croyais.
C'était un vrai bonheur, celui qu'on ne vit qu'une seule fois sans doute. L'amour à l'état pur, quoi. Avec Tristan, nous avons suffisamment vécu ensemble pour que je puisse affirmer sans me tromper, que je connais tout de lui.
Je sais ses moindres désirs, ses peurs et ses peines aussi. Son plat préféré ? Le poulet basquaise. Côté ciné, Woody Allen le ravit, surtout September, il l'a vu des dizaines de fois. Il a tous les disques de David Bowie... Ce qu'il déteste le plus au monde ? Un frigo vide et des chaussettes percées. Ses passe-temps favoris ? Bricoler sa moto, collectionner les capsules de bières du monde entier... Je le connais par cœur pour l'avoir tant observé, consolé, écouté, choyé. On peut aisément  comprendre pourquoi j'ai tant de mal à l'oublier. Je pense à lui chaque jour, et le soir quand je m'endors, je sais que quelque part dans mes rêves je vais le retrouver et que tout sera comme avant. Il était l'homme de ma vie, et cette garce a tout gâché. Sans prévenir, elle s'est immiscée entre nous, elle a cassé notre bonheur, d'un coup d'un seul.
Je la hais.
Tristan ne m'a rien dit, pourtant j'ai essayé maintes fois de lui tirer les vers du nez. Rien à faire. Il est secret, excessivement pudique, alors je n'ai pas insisté. Impuissante, j'ai n'ai pu que constater qu'il s'éloignait peu à peu de moi, jour après jour, imaginant pour me consoler qu'il avait peut-être des soucis ou trop de travail. Et puis le verdict est tombé, brisant mon cœur et mes espoirs. Ce jour-là, nous étions un petit groupe d'amis du volley-ball. Comme tous les dimanches midis, nous nous étions retrouvés après l'entraînement pour casser la croûte dans le troquet du coin. Elle, elle était au club depuis six mois environ. Tous les garçons lui tournaient autour. L'attrait de la nouveauté sans doute. Moi je la trouvais vulgaire avec ses minijupes, son rouge à lèvres et sa grande crinière noire. Elle m'agaçait avec sa bonne humeur continuelle. Et puis, comme tout le monde semblait l'apprécier, j'ai fini par m'y faire, sans plus. La diplomatie n'a jamais été mon fort, et de toute façon je n'avais pas l'intention de faire le moindre effort pour cette fille. Elle ne m'intéressait pas. Par contre, j'avais remarqué sans vraiment me l'avouer - la vérité fait toujours un peu peur - que Tristan ne semblait pas insensible aux charmes de Melinda.
Cette garce s'appelle Melinda.
Elle vient d'Amérique du Sud, d'un petit bled sur une île, Kuluku, je crois. Un jour, on a eu droit à une conférence sur son pays, le folklore, la bouffe et le toutim. Les filles s'extasiaient à l'entendre parler d'exotisme, des oiseaux et des fleurs, tandis que les yeux des garçons faisaient l'ascenseur entre son décolleté-nombril et ses jambes insolentes de longueur et de finesse. Tristan souriait à chacune de ses phrases prononcées avec un accent spécial, un peu forcé à mon goût. Elle en jouait c'est sûr.
Moi, je bouillonnais.
C'est fou ce que les hommes peuvent être superficiels et influençables parfois. Mais en même temps, être bronzée toute l'année, avoir une crinière de lionne et pleins de trucs insolites à raconter, ça attire, c'est normal... Je décidais donc en mon for intérieur d'être sur le qui-vive, de monter la garde en quelque sorte, car je comptais bien ne pas laisser l'Étrangère chasser sur mes terres. Attention, chien méchant.
Or, un certain mois d'avril, j'ai dû m'absenter pour un séminaire de trois semaines sur l'épanouissement, la connaissance de soi et l'extériorisation. Un truc à la mode. J'y suis allée, je n'avais pas le choix. A mon retour, j'ai senti que quelque chose avait changé, c'était indéfinissable mais bien présent.
Nous étions le troisième dimanche du mois. Autour de la table, une dizaine de personnes se disputaient des restes de choucroute en échangeant bon train sur la politique et le sport. J'étais juste en face de Tristan. Lui était assis à côté d'elle. Pendant le repas, tout paraissait normal. Et puis, au moment du dessert, un peu lascive, elle s'est penchée vers Tristan, lui a susurré, deux trois bricoles à l'oreille, lui arrachant quelques sourires discrets. Au café, il a délicatement posé sa main sur la sienne. A la vue de cette proximité, mon sang n'a fait qu'un tour. Sans demander mon reste, je me suis levée de table, j'ai couru vers les toilettes. La tête me tournait. De mon nez, le sang s'est mis à couler à grosses gouttes. Je suis sortie du lieu maudit, j'ai pris un taxi et je suis rentrée. Tristan lui, n'a rien remarqué, il n'avait d'yeux que pour l'autre. L'hémorragie a duré une semaine. De toute ma vie, je crois que je n'ai jamais autant souffert dans mon cœur et dans mon âme. En tout cas, Tristan ne m'a donné aucune explication. Il s'est installé avec Melinda. Désespérée, j'ai tout essayé pour me rapprocher de lui. Je lui ai envoyé des lettres.
Il n'a pas répondu.
Un jour, je lui ai même craché au visage en l'insultant devant tous ses amis. Il n'a rien fait. Et puis j'ai vu qu'il était déterminé, qu'il avait choisi, et que "l'aventure" risquait de durer. Alors, j'ai décidé de ne pas me laisser mourir de chagrin. En plus, il fallait aller vite... Je n'étais plus toute jeune. Et je ne voulais pas finir comme une Pleutre. Parce que chez les Pleutre, les femmes finissent souvent seules.
Ce ne serait pas mon destin.
Moi, Isa Pleutre, j'étais fermement décidée à montrer à toute la famille que j'étais différente, désirable, sociable, mariable. Alors, j'ai acheté des magazines pour changer de look, j'ai mis des minijupes et du rouge à lèvres et je me suis fait friser les cheveux. J'ai même réussi à me rendre un peu aimable, du coup, j'ai rencontré Simon Naze. Il était seul. Moi aussi. Alors nous avons décidé de nous marier. Pour notre voyage de noce, j'ai choisi d'emmener Simon en Turquie. C'est le seul pays que Tristan avait visité sans moi. Et puis ce qui devait arriver arriva. Quelques semaines après, Tristan a épousé Melinda.
Je suis sur toutes leurs photos de couple juste un peu derrière Tristan. Après tout, c'est moi qui aurais dû être la princesse de cette journée.
Le temps a passé. Avec Simon, j'ai eu cinq enfants.
Je les élève seule parce que Simon préfère le foot et le vélo. C'est pas bien grave, parce que chez les Pleutre, ce sont les femmes qui gèrent. Le troisième s'appelle Barnabé. C'est mon seul garçon. J'ai un peu de mal avec lui. Il est distant, sauvage, indomptable. A vrai dire, il me donne du souci. Il bégaie, est allergique à tout, il fait même de l'eczéma, tout ça le rend irritable. De toute façon, rien n'est simple avec lui, alors moi je sévis. Il faut bien que je me défoule sur quelqu'un, d'autant que Barnabé est le portrait craché de mon Tristan. Il a le même caractère, les mêmes yeux, les mêmes cheveux, le même rire.
Je l'aime un peu quand même, tout simplement parce qu'il est l'enfant que je n'aurais jamais pu avoir avec Tristan.

Mon frère. 

© Texte et illustration : Miriam Naïli

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Commentaires

Woaw la chute, j'adore ! Une vraie tigresse, cette Mimi-là. A lire ce texte et "La belle-mère", on jurerait que tu du sang juif ;o)

Ecrit par : Caro La vie en rose | jeudi, 15 septembre 2005

Les deux récits auxquels tu fais allusion Caro, sont des portraits de femmes tout ce qui a de plus banalement occidental...

L'envie, la jalousie, l'amertume et le dépit sont des travers transversalement universels non ?

Ma plume se plaît à décrire les aspérités du coeur, sans parti pris, autant que faire ce peu.

Pas de judaïté de mon côté (en tout cas pas que je sache)... Quoi que nous sommes tous filles et fils d'Abraham ?
Sourire...

Merci de me lire en tout cas...

Ecrit par : mimidup | vendredi, 16 septembre 2005

Oui, je suis d'accord avec toi, Mimi, au sujet de ces sentiments universels... Mais "La belle-mère" me faisait penser à une "mère juive" (elles font l'objet de nombreuses blagues dans l'humour dit "juif" !) et je reconnaissais dans Isa Pleutre ce même "monstre de possessivité", que je ne critiquerai pas... Etant moi-même trop mal placée ;o)

Tu décris si bien les "aspérités du coeur", Mimi, continue !

Ecrit par : Caro La vie en rose | vendredi, 16 septembre 2005

Ca faisait un moment que je n'étais plus passée chez toi. J'aime vraiment beaucoup ce texte.

Ecrit par : selva | lundi, 20 mars 2006

Du danger de repriser les chaussettes.

Ecrit par : Ad Hoc | lundi, 20 mars 2006

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