dimanche, 23 septembre 2007
Tante Jeanne

Chaque dimanche, vers six heures, le vieux coucou devenu borgne martelait l'air de six petits coups secs, dans un vacarme mécanique d'horloge agonisante. Désuet signal, éphémère apparition.
Le temps semblait s'arrêter, quand soudain, rompant le silence régnant dans la petite pièce sombre qui tenait lieu de salle à manger, elle entonnait ce chant de music-hall des années vingt, en roulant les “r” en bonne bourguignonne qu'elle était.
Mémorable instant que cette courte prestation empreinte de nostalgie et d'éternité :
“On dit, partout dans le village, que je n'suis encore qu'une enfant.
Parfois de ce discours, je rage. Pourquoi n'aurais-je donc pas d'ami ?
Je suis jeune et je suis gentille. Personne ne veut me faire la cour.
Alors, devrais-je rester vieille fille ?
J'ai vingt ans. C'est l'âge d'amour.”
Puis, le silence se faisait à nouveau, et tout reprenait sa place. Le rai de lumière filtrait à travers la poussière par le volet en espagnolette. Les mouches de tous bords, tournoyaient au plafond jauni, comme pour narguer le piège à insectes, ruban cimetière, ultime demeure, déroulé jusqu'à la toile cirée aux motifs d'antan où elle prisait parfois. Impotente et aveugle, empestant l'urine et le laisser-aller, propres aux invalides esseulés des campagnes, la vieille dame obèse trônait sur son fauteuil, dans un mutisme absolu de Musée Grevin.
Jeanne, notre voisine de week-end, que l'on appelait familièrement "la tante", attendait notre visite dominicale avec impatience. Ma mère lui prodiguait les soins qui lui garantissaient, pour un temps, un soupçon de blancheur et de dignité...
Dans sa chambre sombre et humide, un grand cadre ouvragé, penché au-dessus du lit pourpre fané, enfermait jalousement cette photo d'elle que j'ai observée des heures durant, sans me lasser. Là, figée sur la pellicule sépia, la femme s'éveille encore une fois dans ma mémoire.
Fondue dans un nuage de parfum de gentiane, robe infinie à ganse de soie, perles fines à l'oreille, cou d'albâtre, bottines à boutons...
L'altière silhouette, fine et coquette, déambule trottinante devant le Ritz scintillant d'un soir de Nöel, les bras chargés de paquets et de boîtes à chapeaux.
Aérienne et gracieuse, la Parisienne irradie l'objectif de son sourire mutin.
Où va-t-elle si légère ?
Vers quelle gloire, quel sommet, quel amant ?
Un jour, le cadre me revint, seul héritage de la tante...
L'envers du cliché portait l'estampille des Folies Bergères. J'avais en ma possession un des rares exemplaires dédicacés offerts aux admirateurs assidus de celle que l'on appelait jadis Miss Tutu.
Sur ce tirage, l'inscription défraîchie révélait une écriture menue :
1923. Changement de propriétaire.
Moi, avant la dernière. Paris me sourit.
© Texte et illustration : Miriam Naïli
17:40 Publié dans Souvenir | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note


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Commentaires
Miriam,
J'adore vos portraits d'enfance, si bien écrits, si sensibles; cette tendre nostalgie me replonge dans ma propre enfance et traduit si bien ce que j'éprouve.
Beaucoup de talent, Miriam! Continuez à faire nos délices.
Amicalement...
Pierre
Ecrit par : BRUNEAU | jeudi, 13 octobre 2005
Je suis touchée. Merci Bruneau !
Ecrit par : mimidup | jeudi, 13 octobre 2005
Bonjour Miriam,
Merci d'être passé sur mon modeste blog à récits. J'aime beaucoup votre écriture. Vos descriptions, les images originales ( le ruban cimetière ) tout est là pour nous plonger rapidement dans une belle atmosphère. J'ai connu une personne comme celle que vous décrivez et qui habitait en face de chez nous. Je l'avais oubliée, vous l'avez ressucitée.
Je viendrai vous voir souvent.....
Ecrit par : Coursenois | jeudi, 13 octobre 2005
bonsoir mimi j'adore vos portraits d'enfant bien ecrit et sensible. merci de m'avoir donner vôtre adresse bon courage et bonne chance
Ecrit par : myriam | jeudi, 13 octobre 2005
Coucou Myriam,
Trop contente de votre passage entre mes lignes...
On en parle très bientôt !
Gros bisous
Mimi
Ecrit par : mimidup | jeudi, 13 octobre 2005
Merci Coursenois... Il y en a d'autres.
Amitiés
Miriam
Ecrit par : mimidup | jeudi, 13 octobre 2005
Chère Madame Mimi(che)
je vous souhaite un joyeux anniversaire, à votre tour, vous franchissez cette petite barrière, mais pas de panique, il n'y a rien de spécial qui se passe le lendemain matin, j'ai testé.
Merci pour votre présence, qui illumine ce blog et aussi la vie tourmentée de vos ami(ch)s.
D.
Ecrit par : douidou | mercredi, 26 septembre 2007
Trop doux, trop bon .... je confirme que ta façon de raconter l'enfance (ou ses longues conséquences) la prolonge voire la ressucite. En juillet, j'ai rajeuni de 10 ans au moins!
Ecrit par : cabava | vendredi, 28 septembre 2007
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