vendredi, 08 février 2008

La salle des fêtes

 


Dans le quartier, le béton avait fleuri abondamment dans les années cinquante. Pourtant, l'ex-Allée des Vignes, rebaptisée Impasse du Soupir, gardait la trace du temps lointain, où les dames portaient ombrelles et réticules dans des volutes de poudre et de calèches.
Précieusement enfouie dans un dédale d'habitations à loyers modérés, se dressait, impudique, la grande demeure aux allures de manoir. 
Sur le chemin de l'école, je longeais l'étrange refuge, abritant les jours de celle que l'on surnommait l'Anglaise : Mrs Hampton.
Visage inconnu, mais présence certaine que trahissait le filet de fumée s'élevant dans le ciel d'hiver au-dessus de sa maison.
Témoin des heures fastes d'un siècle écoulé, la fine silhouette se tenait penchée et immobile dans l'ombre des longs rideaux d'organdi, jaunis par le temps.
Telle une statue de cire, elle demeurait inlassablement seule dans ce grand salon, à compter les heures et les années, attendant patiemment je ne sais qui, je ne sais quoi...
Dehors, la vigne vierge grimpait le long des vieux murs de pierre.
Les piliers du portail, toujours fermé supportaient deux vases antiques recouverts de mousse rase et douce.
Ayant résisté aux frénésies bétonnières, l'antique bâtisse nichait dans un écrin de verdure où la nature avait repris ses droits.
Seuls, les chats du quartier avaient élu domicile dans cette jungle citadine mystérieuse et interdite.

Mrs Hampton,
J'ignore tout de vous, de votre vie et de votre passé, mais votre présence dans notre quartier a marqué mon enfance d'impressions et d'odeurs qui ont réjoui mon âme.
Improvisé par les saisons, votre jardin  fleurait bon le lilas, le jasmin et l'aubépine. Pensées et soucis y poussaient abondamment. Noyé dans les touffes d'herbes folles, le rosier centenaire livrait ses charmes discrets au passant attentif. Et la glycine formait une ronde subtile au-dessus de la treille où vous veniez jadis, chercher un peu d'air frais les soirs d'été.
Un jour, ils ont rasé votre maison pour y construire la salle des fêtes.
Mrs Hampton, je hais les salles des fêtes.

© Texte et illustration : Miriam Naïli