jeudi, 27 mars 2008

La Belle au prince dormant

 

 

 

 

Il était une fois, une toute petite fille qui s’était jurée qu’un jour elle rencontrerait son prince charmant, comme Blanche-Neige, Cendrillon et les autres. Il n’y avait aucune raison que cela ne lui arrive pas à elle aussi. Il était une fois…  

Les années ont passé. Il est tard. La toute petite fille est devenue une “vieille fille ”, comme disent les gens que rien n’atteint.

Elle sort du cinéma. Elle voudrait bien qu’on l’aime comme ça. Exactement comme ça. Comme dans ce film. Alors, elle va tout faire pour que ça arrive.   D’abord, elle achète des magazines. Là-dedans, il y a plein de conseils pour rester jeune et belle, pour trouver l’âme sœur, garder l’homme que l’on aime. Menus minceur. Son horoscope lui dit que c’est pour bientôt, mais qu’il ne faut pas trop forcer sur le chocolat et les gâteaux. Menus minceur. Elle s’inscrit à un club de sport. Elle sue, elle y met tout son cœur, elle y met tout son corps. Menus minceur. Le soir elle mange léger en regardant la publicité. Menus minceur. Epuisée, elle s’endort devant la télé allumée.   Et elle rêve.  

 

Dans son rêve, elle est “parfaite” comme disent les gens qui pensent bien. Elle est belle, jeune et mince, comme Blanche-Neige, Cendrillon et les autres. Comme la fille du film, comme celles des magazines.   Et elle rêve…

 

© Texte et illustration : Miriam Naïli

 

mercredi, 26 mars 2008

Vingt mille lieues sous ma mère

 

 

 

On dit que la plupart des rencontres se font dans les lieux publics.

Quoi qu’il en soit, une chose est certaine, on ne se rencontrera pas au bal, je ne danse plus depuis mon opération.

On ne se rencontrera pas à l’église, maman ne croit plus en Dieu depuis la mort de papa.

On ne se rencontrera pas au café, je n’irai pas, maman trouve ça vulgaire.

On ne se rencontrera pas chez des amis, je n’en ai pas, maman pense que ça ne sert à rien et que ça finit par coûter cher.

On ne se rencontrera pas chez des voisins, maman ne les aime pas.

On ne se rencontrera pas en vacances, je n’y vais pas, maman pense qu’on est aussi bien chez soi.

On ne se rencontrera pas au travail à présent que je suis à la retraite.

De toute façon, je pars du principe que les rencontres, c’est d’abord une question de hasard.

Alors, ça viendra quand ça viendra.

Et puis maintenant, il y a internet.

 

© Texte et illustration : Miriam Naïli

samedi, 08 mars 2008

8 mars, Journée de l'Infâme...

 

 

 

Elle se lève comme tous les matins, bute contre la table de nuit comme tous les matins (elle s'est jurée de changer la déco de la chambre dès qu'elle aura deux minutes). Elle glisse dans le couloir, bute contre la table à repasser qui vomit le "tas" de la semaine. Jurons étouffés, poings serrés, soupirs... Le lait déborde dans la casserole pendant qu'elle habille le petit dernier. Vite, vite.

Le grand dit qu'il n'a plus de slip propre. L'homme veut savoir où elle a rangé sa cravate orange (celle que sa secrétaire aime bien...). Elle vérifie que tout le monde a son cartable et que les manteaux sont bien fermés. Vite,vite. Et puis c'est le silence... La table maculée, le fond de café froid lapé d'un trait, la vaisselle à laver. Le camion à poubelles en bas. La rumeur des klaxons là-bas.

8 mars - "Vous les femmes..." A la radio, elle écoute des chansons. Celle de Julio lui donne envie de pleurer. Vite, vite. Et Julien Clerc et son "Je vous aime"... "Femme, femme, femme". A la radio, ils disent que c'est la journée de la femme. Et elle pense que pour une fois, ce soir, il sera peut-être gentil avec elle. Et elle pense que pour une fois, l'homme ne lui lèvera pas la main dessus.

L'homme, son mari, celui qui ne l’a pas choisie.

Dis ! C'est quand qu'on lui fait sa fête à lui ?

 

 

©  Texte et Illustration ("Hiroshima mon enflure" ) : Miriam Naïli

Ce texte a été publié sur Psychologies.com en 2005

 

 

 

vendredi, 07 mars 2008

Pâquerette

 

 

 

Je l'aime

Un peu,

Beaucoup,

Passionnément,

À la folie !

Lui...

 

Pas du tout.

 

 

© 2007 Texte et illustration : Miriam Naïli

dimanche, 24 février 2008

Tristan et Isa Pleutre

 

J'ai aimé cet homme passionnément. Je l'aime encore. C'est ma douleur, mon triste sort. Les sentiments ne se commandent pas, on les subit, c'est la vie. Avec Tristan nous avons partagé des moments inoubliables d'exquise complicité. Nous étions, lui et moi, forts comme deux petits soldats, prêts à affronter tous les dangers, seuls face au monde. Avec lui, j'étais en sécurité, il me protégeait et moi, je l'admirais. Nous étions unis pour la vie. Enfin, c'est ce que je croyais.
C'était un vrai bonheur, celui qu'on ne vit qu'une seule fois sans doute. L'amour à l'état pur, quoi. Avec Tristan, nous avons suffisamment vécu ensemble pour que je puisse affirmer sans me tromper, que je connais tout de lui.
Je sais ses moindres désirs, ses peurs et ses peines aussi. Son plat préféré ? Le poulet basquaise. Côté ciné, Woody Allen le ravit, surtout September, il l'a vu des dizaines de fois. Il a tous les disques de David Bowie... Ce qu'il déteste le plus au monde ? Un frigo vide et des chaussettes percées. Ses passe-temps favoris ? Bricoler sa moto, collectionner les capsules de bières du monde entier... Je le connais par cœur pour l'avoir tant observé, consolé, écouté, choyé. On peut aisément  comprendre pourquoi j'ai tant de mal à l'oublier. Je pense à lui chaque jour, et le soir quand je m'endors, je sais que quelque part dans mes rêves je vais le retrouver et que tout sera comme avant. Il était l'homme de ma vie, et cette garce a tout gâché. Sans prévenir, elle s'est immiscée entre nous, elle a cassé notre bonheur, d'un coup d'un seul.
Je la hais.
Tristan ne m'a rien dit, pourtant j'ai essayé maintes fois de lui tirer les vers du nez. Rien à faire. Il est secret, excessivement pudique, alors je n'ai pas insisté. Impuissante, j'ai n'ai pu que constater qu'il s'éloignait peu à peu de moi, jour après jour, imaginant pour me consoler qu'il avait peut-être des soucis ou trop de travail. Et puis le verdict est tombé, brisant mon cœur et mes espoirs. Ce jour-là, nous étions un petit groupe d'amis du volley-ball. Comme tous les dimanches midis, nous nous étions retrouvés après l'entraînement pour casser la croûte dans le troquet du coin. Elle, elle était au club depuis six mois environ. Tous les garçons lui tournaient autour. L'attrait de la nouveauté sans doute. Moi je la trouvais vulgaire avec ses minijupes, son rouge à lèvres et sa grande crinière noire. Elle m'agaçait avec sa bonne humeur continuelle. Et puis, comme tout le monde semblait l'apprécier, j'ai fini par m'y faire, sans plus. La diplomatie n'a jamais été mon fort, et de toute façon je n'avais pas l'intention de faire le moindre effort pour cette fille. Elle ne m'intéressait pas. Par contre, j'avais remarqué sans vraiment me l'avouer - la vérité fait toujours un peu peur - que Tristan ne semblait pas insensible aux charmes de Melinda.
Cette garce s'appelle Melinda.
Elle vient d'Amérique du Sud, d'un petit bled sur une île, Kuluku, je crois. Un jour, on a eu droit à une conférence sur son pays, le folklore, la bouffe et le toutim. Les filles s'extasiaient à l'entendre parler d'exotisme, des oiseaux et des fleurs, tandis que les yeux des garçons faisaient l'ascenseur entre son décolleté-nombril et ses jambes insolentes de longueur et de finesse. Tristan souriait à chacune de ses phrases prononcées avec un accent spécial, un peu forcé à mon goût. Elle en jouait c'est sûr.
Moi, je bouillonnais.
C'est fou ce que les hommes peuvent être superficiels et influençables parfois. Mais en même temps, être bronzée toute l'année, avoir une crinière de lionne et pleins de trucs insolites à raconter, ça attire, c'est normal... Je décidais donc en mon for intérieur d'être sur le qui-vive, de monter la garde en quelque sorte, car je comptais bien ne pas laisser l'Étrangère chasser sur mes terres. Attention, chien méchant.
Or, un certain mois d'avril, j'ai dû m'absenter pour un séminaire de trois semaines sur l'épanouissement, la connaissance de soi et l'extériorisation. Un truc à la mode. J'y suis allée, je n'avais pas le choix. A mon retour, j'ai senti que quelque chose avait changé, c'était indéfinissable mais bien présent.
Nous étions le troisième dimanche du mois. Autour de la table, une dizaine de personnes se disputaient des restes de choucroute en échangeant bon train sur la politique et le sport. J'étais juste en face de Tristan. Lui était assis à côté d'elle. Pendant le repas, tout paraissait normal. Et puis, au moment du dessert, un peu lascive, elle s'est penchée vers Tristan, lui a susurré, deux trois bricoles à l'oreille, lui arrachant quelques sourires discrets. Au café, il a délicatement posé sa main sur la sienne. A la vue de cette proximité, mon sang n'a fait qu'un tour. Sans demander mon reste, je me suis levée de table, j'ai couru vers les toilettes. La tête me tournait. De mon nez, le sang s'est mis à couler à grosses gouttes. Je suis sortie du lieu maudit, j'ai pris un taxi et je suis rentrée. Tristan lui, n'a rien remarqué, il n'avait d'yeux que pour l'autre. L'hémorragie a duré une semaine. De toute ma vie, je crois que je n'ai jamais autant souffert dans mon cœur et dans mon âme. En tout cas, Tristan ne m'a donné aucune explication. Il s'est installé avec Melinda. Désespérée, j'ai tout essayé pour me rapprocher de lui. Je lui ai envoyé des lettres.
Il n'a pas répondu.
Un jour, je lui ai même craché au visage en l'insultant devant tous ses amis. Il n'a rien fait. Et puis j'ai vu qu'il était déterminé, qu'il avait choisi, et que "l'aventure" risquait de durer. Alors, j'ai décidé de ne pas me laisser mourir de chagrin. En plus, il fallait aller vite... Je n'étais plus toute jeune. Et je ne voulais pas finir comme une Pleutre. Parce que chez les Pleutre, les femmes finissent souvent seules.
Ce ne serait pas mon destin.
Moi, Isa Pleutre, j'étais fermement décidée à montrer à toute la famille que j'étais différente, désirable, sociable, mariable. Alors, j'ai acheté des magazines pour changer de look, j'ai mis des minijupes et du rouge à lèvres et je me suis fait friser les cheveux. J'ai même réussi à me rendre un peu aimable, du coup, j'ai rencontré Simon Naze. Il était seul. Moi aussi. Alors nous avons décidé de nous marier. Pour notre voyage de noce, j'ai choisi d'emmener Simon en Turquie. C'est le seul pays que Tristan avait visité sans moi. Et puis ce qui devait arriver arriva. Quelques semaines après, Tristan a épousé Melinda.
Je suis sur toutes leurs photos de couple juste un peu derrière Tristan. Après tout, c'est moi qui aurais dû être la princesse de cette journée.
Le temps a passé. Avec Simon, j'ai eu cinq enfants.
Je les élève seule parce que Simon préfère le foot et le vélo. C'est pas bien grave, parce que chez les Pleutre, ce sont les femmes qui gèrent. Le troisième s'appelle Barnabé. C'est mon seul garçon. J'ai un peu de mal avec lui. Il est distant, sauvage, indomptable. A vrai dire, il me donne du souci. Il bégaie, est allergique à tout, il fait même de l'eczéma, tout ça le rend irritable. De toute façon, rien n'est simple avec lui, alors moi je sévis. Il faut bien que je me défoule sur quelqu'un, d'autant que Barnabé est le portrait craché de mon Tristan. Il a le même caractère, les mêmes yeux, les mêmes cheveux, le même rire.
Je l'aime un peu quand même, tout simplement parce qu'il est l'enfant que je n'aurais jamais pu avoir avec Tristan.

Mon frère. 

© Texte et illustration : Miriam Naïli

dimanche, 17 février 2008

Aimer

 

A la lettre près

Ce serait "Amer"...

Comme s'il manquait  le "i"

Soleil 

Se dirait  Sol

DéSolé

Sans amour

L'âme erre

Comme à terre

L'adulte erre

Sans amour

C'est le vers

Solitaire

Un cri dans le désert :

 

"Aimez-moi !"

 

© Texte et illustration : Miriam Naïli

mercredi, 02 janvier 2008

Noces de diamant

 

C'est la fin d'un amour, la fin d'une belle histoire, le point au bout d'une phrase trop courte.
Tu pars. Qu'emmèneras-tu dans tes bagages nuages. De l'eau de pluie des grands hivers ? De la rosée des matins clairs, des sourires, des cris d'enfants, des images arc-en-ciel ? Tu pars. Reste encore un peu. Tiens-moi la main, comme ça. Écoute le printemps chanter dehors, mésange bleue, rouge-gorge. Regarde, le soleil éclabousser le blanc de ta chambre nue, doucement blanc bleu, léger. Tu t'en vas. As-tu assez vécu pour oublier de vivre ? As-tu assez parlé pour à présent te taire ? As-tu assez de tout ? As-tu choisi ton heure ? On dit que les gens tout comme les animaux sentent cela venir, qu'ils s'y préparent lentement sous la paupière fermée, le temps d'un soupir, le temps d'un rêve. Alors à quoi penses-tu ici et maintenant ? Que feras-tu là-bas ? Tu ne peux pas parler. Alors écoute, écoute encore un peu.
J'esquiverai la mort pour parler de la vie. Tu la connais si bien pour l'avoir tant aimée. Je poserai des mots, pour dire en solitaire des pourquoi sans comment. Je dresserai une table entre toi et le ciel pour calmer ta douleur et dissiper ta peur. Je parlerai de toi et de ceux que tu aimes, pour que tu n'oublies rien, pour que tu penses clair.
Devant moi cet album et ces photographies, papier jauni, printemps fleuri. Tu souris en image, innocent, conquérant, songeant à l'avenir, à rencontrer l'amour.
Le cheveu noir fier moutonnant au front de tes vingt ans. Là, c'est sous un oranger. J'aime bien la chemise blanche, le pantalon à pinces, le vernis des souliers. Et ce groupe d'amis. Marseille et son savon, les bêtises de Cambrai. Ton vélo qui t'a si bien porté. Parcourant les campagnes, tu cherchais du travail avec pour seul bagage tes idées, ton talent. Tu t'es fait un métier, et tu le faisais bien. Je te revois rentrer, fatigué mais heureux, sifflotant à la grille un air de nos aïeux. Tout ce que tu faisais semblait touché par la grâce, zèle et fidélité étaient des compagnons, la raison ton amie, l'amour ta passion. Tu en étais le chantre, et moi ton apprentie. Ton regard sur la vie m'a fait pousser des ailes.
Parlez-moi d'amour, redîtes-moi des choses tendres...
Sur des airs oubliés, je chanterai l'amour pour te dire que je t'aime, réveiller ton regard, te bercer un peu plus.
Votre beau discours, mon cœur n'est pas las de l'entendre
Comment te parlerais-je sans pleurer trouble, sans parler triste. Tu es l’homme de ma vie, mon amant précieux, ma maison, mon foyer. Et parlant de ton père, tu me disais souvent, un sourire dans la voix résigné, éphémère : - “Les vieux. A peine ont-ils vécu, un peu, les voilà face à la mort les vieux. Les pensées pleines de souvenir, et la peur de mourir, les vieux. Parfois, ils pensent au temps jadis, jacinthe et muguet, rose et bleuet, parfois, le cœur serré, ils pensent à ce que l'on n'oublie pas. La guerre, le manque, premiers émois. Un mariage en haut des marches devant les amis, le champagne qui pétille, les soucis, la tristesse de l'hiver. Ils ont vécu, les vieux. Ils ont connu l'amour, la tendresse et l'oubli. Ils en ont fait, les vieux des kilomètres à pied, en train ou auto. Ils ont peur les vieux, peur de la nuit, peur de la peur, peur de rien. Ils ont des yeux les vieux, ceux de l'expérience cernée, ceux de l'absence, yeux lourds de soucis, yeux gonflés d'ennuis, yeux qui pleurent, yeux qui rient, parfois encore un peu”.
A présent c'est à toi.
Te voilà mon amour dans un piteux état, une mauvaise passe, suspendu entre vie et trépas. Trop faible pour parler, trop triste pour prier. Et moi entre toi et l'autre, l'inconnu, le grand gouffre, le grand noir, le néant de l'absence. Si seulement je pouvais trouver les mots magiques, la formule qui guérit, je te dirais des choses rose tendre pour consoler ton âme, abréger ta souffrance. Et tu t'en vas, lentement. Combien de temps encore ? Combien de battements de cœurs, le front pâle, la bouche sèche, l'épaule maigre, les doigts figés. Comme cela, tu ressembles à un enfant. Dépendant, silencieux, presque mystérieux. Mais l'enfant, lui, la vie l'attend. Toi, elle te quitte, irrémédiablement. Pourquoi ? On se connaît à peine. Et le silence noir de cette chambre nue. Ce calme blanc trop lourd qui te conduit ailleurs. Attends encore un peu. La mort est peut-être un jeu. Jacques a dit réveille-toi, redeviens celui que tu as été, celui de ton enfance. Redeviens.  Pense à tous ces petits poissons que nous avons pêchés. Moulinet, brochet, épuisette, canif, saucisson, roseau, eau fraîche. Souviens-toi de nos heures tardives, jeux de cartes et discutailles sans souci. Tu prenais le bois pour le coucher dans l'âtre. Ce feu de mes trente ans crépite à mon oreille. Ne pars pas encore, nous avons tout le temps. Ouvre tes yeux, je t'en prie. Ouvre les yeux. Regarde-moi, profond. Sens la vie. Tu sens la vie ? Respire, c'est ça, soupire, c'est ça. Tiens-moi la main. Oui. Comme autrefois. Tiens-la bien, comme quand tu m'apprenais le tango. Ecoute, tu dois vivre, ouvre les yeux, tu dois ouvrir les yeux. C'est ça. Tu ne sais que dire, et tu ne le peux pas, mais tes petits yeux brouillard parlent si bien pour toi. Non, tu ne vas pas mourir. Ecoute. Ecoute le chant du rouge-gorge. Regarde-le, il est là à quelques pas de toi. Tu remues les doigts, c'est bien. Regarde ce rouge, c'est un beau rouge, un peu oranger, comme le sang qui coule dans tes veines. Regarde le sang. Tu vois la veine là ? La vie tape, la vie passe et toi tu es là près de moi. Regarde la branche dehors, celle-là oui. L'amandier en fleur rose, blanche, pleine et généreuse. Je t'en cueillerai un brin. Le pétale blanc et la transparence sous le soleil réveilleront tes sourires. Et le bois tendu comme une grosse tête bien lourde. Et les veines du bois où sourdent le flux, la vie, trop lente, trop courte. Regarde l'arbre. Gros tronc, tronc gros pour son âge. L'arbre folâtre de nos jeunes années. Le tronc, l'écorce, les fêtes aux lampions, les jupes légères, le vin frais, la musique ritournelle. Regarde cet arbre. Te souviens-tu ? Les après-midi solitaires à sucer le brin d'herbe, casquette sur le nez, des questions plein la tête. Des après-midi soleil, heure de la sieste, coquelicot fané. Champ de fleur, été approchant, sourire aux lèvres, nappe pique-nique, bouteille vide, corsage entre ouvert. Sans toi je ne peux vivre.
Et tu t'endors, les paupières lourdes et fatiguées. N'attends pas. Après tout, ce sommeil, tu le mérites. Et tu soupires. Soupire, respire. Pars au pays des rêves, là où les nuits sont plus douces et où le vent n'a pas besoin de souffler. Pars pour un instant encore, endors tes yeux et ton cœur. Tu dors. Et tes paupières couchées sont comme une tente, un abri, un store demi-jour sur tes rêves. Miroir de ton âme alanguie, persiennes de ton esprit. Je veux revoir ce regard franc sans faille, ce bleu limpide direct iris, cornée, cerveau. Je veux revoir le battement de cils, l'œil ouvert, instant magique, la mer et le sable réunis en un regard parasol.

Le temps s'est arrêté.

 

© Texte et illustration : Miriam Naïli

vendredi, 21 décembre 2007

Reflets

Blog de lemurauxartistes : Le mur aux artistes, L'événement du mur

 

 

Ce samedi soir, pour notre rendez-vous, je m'étais mise sur mon trente et un. Brushing, décolleté coquin, talons aiguilles, petit sac à main dernier cri, maquillage des grands jours... Moi qui suis plutôt du genre nature, j'étais métamorphosée.
Même ma mère ne m'aurait pas reconnue.
Tu m'avais dit :
"Tu es féminine à souhait, tu es sexy,
Tu es craquante, irrésistible.
Tu m'avais dit :
"Tu es la plus belle".
Quand je me suis retrouvée devant lui, il m'a regardée de long en large et de bas en haut.
Puis, sans l'ombre d'une hésitation, il m'a dit : "Désolé, mais vous n'êtes pas mon genre. L'agence a dû faire une erreur. Voyez-vous, je recherche une fille plutôt "nature", plutôt  "tendance". Bon courage pour la suite".
En rentrant à la maison, je crois que je n'ai jamais autant pleuré de ma vie. Alors, miroir, mon beau miroir, je t'en prie, la prochaine fois que je te demande si je suis la plus belle, tu fermes ta gueule, compris ?

© Texte et illustration : Miriam Naïli

mardi, 04 décembre 2007

Je t'aime comme ça




 

 "Nul n'est fait pour quiconque et c'est heureux, car nous sommes quatre milliards : la recherche d'un prédestiné ressemblerait à celle d'une aiguille dans un tas de foin. Un couple est toujours improbable ; il est toujours possible". Hervé Bazin

Toi et moi, noyés dans l'ambiance chaude de cette soirée de fête. Un homme me parle, tu nous regardes un peu plus loin. Tu me déshabilles de la tête aux reins. Je vois dans ton regard l'étincelle de ces premiers moments de nous... Un désir fou ! Je n'écoute pas ce que l'homme me dit, je souris simplement et je pense plutôt à ce que tu penses à l'instant même. Ton désir et ta fierté sont presque palpables.Nous sommes ainsi, noyés au milieu des autres, c'est notre bain. Celui où nous puisons le renouveau, notre jeunesse de vingt ans. Cette distance, d'un soir de foule, de temps en temps, nous rapproche et nous rappelle que nous ne nous appartenons pas.Et je pense à ce baiser que nous échangerons dans l'ascenseur en sortant d'ici. Et je pense, que tu penses, que nous pensons en cet instant :- "Hum... On dort, chez lequel des deux ce soir" ?Et nous rions tout doucement depuis trente ans que cela dure.

Depuis ce temps que cela dure, nous nous aimons mon doux amant...

© Texte et illustration : Miriam Naïli

samedi, 10 novembre 2007

Les temps ont changé

 


 

 

- "Mon petit voisin est homosexuel.
J’en ai eu la confirmation hier soir.
Un jeune homme s’est présenté à sa porte vers vingt- trois heures environ.
Moi, je n’avais pas sommeil, alors j’ai regardé au judas. Et je les ai vus se faire la bise.
Remarquez, je n’ai pas tenu la chandelle et ça ne me fait ni chaud ni froid, chacun fait ce qu’il veut, on est en République.
Mais, quand je vois ce garçon beau comme un dieu, intelligent, sans femme et sans enfant, ça me fait quelque chose.
Je crois qu’il est attaché parlementaire ou un truc dans le genre. En plus, il est sportif.
Il a vraiment tout pour lui. Je trouve que c’est du gâchis.
Quand je pense à ma fille.
Je me dis que les choses sont quand même mal faites. Elle aussi est seule.
J’ai cru qu’elle se marierait, qu’elle nous ferait des petits enfants, et puis elle vient de fêter ses quarante ans. Personne en vue. Alors je suis un peu déçue.
Je pense que je vais lui parler sérieusement.
Je trouve qu’elle s’investit trop dans son travail. Elle pourrait sortir, se changer les idées.
Pensez-vous !
Elle reste cloîtrée chez elle à regarder la télévision.
Je ne comprends pas.
Je l’ai pourtant bien éduquée.
Elle a toujours fait ce qu’elle a voulu.
Je lui ai même présenté des garçons très bien.
Les fils de mes amies. Des bons partis en plus...
Des médecins, des avocats, des ingénieurs.
Mais il n’y a rien à faire. Elle est un peu sauvage.
J’avoue que ça me désespère.
Pour moi ça a été plus simple.
Edmond était employé chez mon père.
Il a repris l’affaire et nous avons eu Catherine.
Ça s’est passé comme une lettre à la poste. Remarquez, nous sommes fiers d’elle.
Depuis deux ans elle est totalement autonome.
Avec son cabinet, elle subvient à ses propres besoins à présent, et sa clientèle est très contente.
Heureusement qu’elle a Isabelle, son amie d’université. Elles sont col de chemise toutes les deux.
D'ailleurs, Isabelle aussi est célibataire.
Je ne lui ai jamais connu de petit ami.
Pourtant elle est mignonne et drôle.
Son père était agriculteur, je crois, et sa mère est décédée en couche. La pauvre.
Alors, avec ma fille elles ont un peu recréé une petite famille. Elles se voient trois fois par semaine.
Chez l’une, chez l’autre...
Elles sont complices comme deux sœurs.
J’espère qu’elles auront tout de même l’occasion de rencontrer de charmants garçons !
Mais ma fille ne veut rien savoir, elle dit que je ne peux pas comprendre, que les temps ont changé, que les garçons sont portés sur la chose, rien de plus.
Elle a l’air blasée.
Je pense qu’elle s’est un peu découragée, mais ça ira.
Il faut bien que jeunesse se passe.
En tout cas, heureusement qu’elle a Isabelle.
Bon. Je vous laisse. Catherine m’a dit de réserver ma soirée.
Elle a quelque chose d’important à m’annoncer.
Qui sait ?
Elle a peut-être rencontré l’homme de sa vie !
Je vous tiendrai au courant.
 
A bientôt ! ”

© Texte et illustration : Miriam Naïli


 

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